Psychanalyse en Dordogne

  • Guérison buissonnière

         Certains désordres ne pourront pas être guéris de façon conventionnelle. Bien que les êtres humains partagent une même façon de fonctionner biologiquement, il existe des différences ethniques, linguistiques, culturelles, régionales, politiques, sociétales, mythologiques,  familiales et individuelles. Ces différences font que chaque thérapie est une "aventure"  dont l'efficacité ne peut- évidemment être garantie à coup de théories globales, et même si elle prend appui sur certains axes conceptuels et certaines données universelles, comme autant  d'objets scèniques. C'est "la pratique" qui révèle la nature réelle de la souffrance, en offrant une surface de tissage à la reconstruction du sens, par le récit notamment.

    • Appartenance de l'âme à" l'âme-groupe"

         La souffrance psychique est souvent cause et conséquence d'une logique rompue en amont, dans le tissu altéré de cette existence subtile et cachée , qui poursuit ses propres buts indépendamment des nécessités sociales ou inter-relationnelles.   La guérison n'appartient pas à la logique ordinaire, mais à partir de la reconnaissance qu'il existe  bien une zone inversée, échappant  au point- de- vue ordinaire, et dont le thérapeute incarne l'accès. Je ferai ainsi référence à l'excellent travail du Centre d'Ethno-psychiatrie, dirigé par Tobie Nathan  ( inspiré par les travaux et séminaires de George Devereux et  rendu familier récemment, grâce au film de Dépléchin "JimmyP",)  comme à son ouvrage "L'influence qui guérit", (1994) où Tobie Nathan ouvre le champ psychanalytique à l'étude des diverses pratiques  des thérapeutiques traditionnelles auprès des guérisseurs, et rend compte des pratiques de cure qui ont cours depuis 30 ans à Paris  auprès des populations de migrants, d'Afrique notamment. L'activité du Centre d'Ethno-psychiatrie a permis  d'adapter la cure aux différentes cultures des patients, ceux -ci ayant souvent traversé bien des épreuves et des échecs de traitement en  psychiatrie ou psychanalyse conventionnelle, du fait de n'avoir pas été pris en compte dans leur caractère d'appartenance ethnique. 

        Ce Centre à rencontré un vif succés auprès de ces patients spécifiques, qui ont reçu là une véritable écoute éclairée  des problématiques singulières de leur culture,  des  pertes et déchirements moraux qu'ils enduraient dans leur exil dans un pays qui n'était pas le leur. En effet, le protocole de cure n'est pas une seule pratique du face-à- face , puisque traducteurs et co-thérapeutes ( appartenant au même groupe ethnique  que le patient ou à des groupes apparentés) peuvent intervenir pour faire lien avec la culture et les mythes d'origine. Les méthodes  thérapeutiques sont elles aussi inspirées  de celles employées par certains guérisseurs, mais plutôt utilisées comme vecteur de transfert, déclancheur ou  catalyseur. Tobie Nathan  (et ses collaborateurs) établit ainsi des ponts, non pas par la " théorisation des théories" des guérisseurs mais par la mise en parallèle de la pratique même de la thérapie, entre ces diverses traditions et  la nôtre.   Il essai de faire émerger de ces pratiques ,aux confluences des traditions ancestrales et  contemporaines, de nouveaux concepts , capables d'étayer la recherche analytique dans la perspective assurée d'un travail adapté à une société pluri-ethnique.

      D'une façon plus  radicale encore, le thérapeute, tarologue, cinéaste et scénariste Alejandro Jodorowsky, présente depuis 35 ans des alternatives assez semblables, mais pas destinées seulement aux migrants, dans son approche "psychomagique" de la psychotérapie, usant également du truchement des objets, des artéfacts ( tarots-mise en scène symbolique- happenings et autres objets de médiation) pour déclencher la chaine signifiante du processus de guérison .On verra d'ailleurs dans son récent film-objet: "la dansa de la realidad" la reprise de ce procédé thérapeutique et cathartique. Comme  Tobie Nathan, Alejandro Jodorowsky évoque dans ses ouvrages ses rencontres avec les guérisseurs d'amérique du sud ( la sorcière Paquita- La danse de la réalité-) , les maitres zen et la manière dont il s'en inspire dans son "théâtre de guérison". Il  s'agit alors d'ouvrir la thérapie au terrain non-verbal des mémoires corporelles  en convocant directement le mode symbolique,  le patient à son destin créateur, le thérapeute à son rôle de metteur en scène, et certains dispositifs  à leurs potentialités  archétypales.

    S'agit-il encore de psychanalyse, en ce qui concerne l'Ethno- psychiatrie ou l'Ethno-psychanalyse? Oui, si l'on écoute Tobie Nathan, qui pose de nets préalables psycho-pathologiques, et accompagne la fin de cure  en élaborant une interprétation, et en aidant à déclencher la construction du sens par le récit du patient. L'écoute de l'autre, qui n'est seulement écoute des mots ou sonorités, mais écoute/voir de ce qui se passe dans l'espace de la consultation demeure le fondement de cette autre "analyse". Pour Tobie Nathan, les objets  ne sont pas des modes symboliques, juste des déclancheurs  de symbolisation.

    • Psychanalyse rurale 
    • ...une  pratique psychanalytique spécifique

       Lorsque je me suis installée comme psychanalyste  dans mon village de Dordogne, je ne m'attendais certes  pas à rencontrer un tel "accord"  où j 'exerçais et pour une telle pratique. Je l'espérais, c'était pour moi une sorte de crédo d'exerier "à la campagne", mais en mon fort intérieur, je pensais bien que je  me confronterais à des obstacles, du fait du caractère urbain et prétenduement intellectuel  attribué à la psychanalyse en général. Je fus toute à fait surprise d'accueillir dans mon cabinet de consultation de nombreuses personnes appartenant à des milieux très divers, et notamment  des personnes issues du milieu  paysan, ou de celui de la vigne. Ce n'était pas en soi quelque chose de nouveau, car j'avais passé ma petite enfance dans un petit village de Dordogne, mais j'ai  re-commencé à apprendre et à conforter ce désir de vivre dans ce cadre naturel.

    • L'influence environnementale

          On pourrait en effet penser que l'environnement n'influence que de façon secondaire la personnalité des gens qui y vivent, mais en fait, quand on est un peu sensible et que l'on reste assez longtemps dans un pays très sauvage ou très rural, on s'aperçoit que le contexte naturel joue un rôle fondamental dans l'édification des personnalités et le maintient de l'équilibre psychique.

    La Dordogne est un grand département  au paysage varié. L'endroit où je vis et exerce n'est pas le Périgord aux combes et hautes collines mystérieuses , mais plutôt un endroit ouvert où les vues sont nombreuses à la lisière de la Gironde ( Entre deux mers ) et non loin du Lot-et-Garonne. Ce n'est pas un lieu spectaculaire, mais se succèdent collines, vues spacieuses et douces forêts à l'atmosphère ancestrale et vignes un peu bohème. Il y a la présence de l'eau, des lacs, et contrairement à de nombreux endroits de Dordogne centrale, certains villages sont très dynamiques.

    Ce fut vraiment une grande surprise de voir combien la psychanalyse semblait "aller" à  ce lieu, et ne faire aucune espèce de résistance .Les premiers temps,  les cures  s'apparentaient d'avantage à des psychothérapies à orientation analytique de quelque mois, mais rapidement il y eu de véritables "analyses", avec un rythme de deux fois par semaine et l'usage du divan . Je me suis aperçue que les personnes à la campagne avaient une familiarité, une constance, une patience bien adaptée ce type de travail, ce que je n'avais pas forcément rencontré en ville où tout va très vite certes, mais où les liens subissent aussi une sortent de fragmentation et de chosification, qui ramène le travail à une urgence de résultats "visibles" et consommables . 

    Il est clair que pour les personnes installées en campagne, il n'est pas impensable de faire une heure de route pour consulter un thérapeute. La route fait partie de la vie quotidienne.  De même, dans les milieux paysans, la prise en charge médicale ou paramédicale est très importante. On n'hésite pas , même dans les famille encore  très traditionnelles à consulter le médecin et le rebouteux , les kinés , le magnétiseur et les acupuncteurs en roulement tout au long de l'année. Il est surprenant de voir comment les médecines parallèles ont pris racine, et malgré leur origine asiatique, comme si au fond, elles étaient le relai d'une médecine de proximité  appartenant aux terres et mémoires anciennes  et aux modes de vie traditionnels.

    • Des liens de vie

        Le rôle des infirmières libérales est à ce propos extraordinaire. Ce sont elles qui relient les vallées, et interprètent les posologie selon l'histoire des patients. Elles les accompagnent pendant leurs moments difficiles, et recueillent leur confidences, leur peur de la mort ou de perdre un proche.  A cause de la désertification médicale, et du caractère parfois très expéditif des consultations, bon nombre de mes patients manifestent un sentiment de déception et de colère envers les médecins trop peu nombreux, qui manquent de temps pour écouter.  Il s souffrent d'avoir insuffisamment été accompagnés  et  soutenus dans une longue maladie, par exemple. Le curé étant remplacé par des laïcs dans les paroisses, les médecins de moins -en - moins nombreux, les sujets graves , comme la naissance, les accouchements , les passages initiatiques de la vie  ne sont plus mis en mots, en perspectives, ni accompagnés. Les individus sont laissés à une sorte de friche spirituelle, de flou, d'abandon à eux même.C'est la raison pour laquelle, cet accompagnement thérapeutique, infirmier ou paramédical est aussi bienvenu.

    La force du milieu rural est que malgré les distances, il existe quelque chose qui relie. C'est une sorte d'arrière fond "amniotique", crée par la présence forte des éléments: la pluie, le vent, le gel, les grands ciels bleus,les orages soudains, les inondations, la mutation silencieuse des saisons. Les éléments naturels, les forêts, les animaux ( chouettes, renards, biches, sangliers, oiseaux) sont si prégnants, qu'ils forment un organisme à part entière, qui change la distribution des priorités et du temps. Même si la vie et l'activité moderne bat désormais son plein dans les régions, les éléments naturels sont tout de même des sortes de "dieux" ou "d'esprits" avec lesquels il faut compter et qui sont des rappels omniprésents de l'ordre des choses.

    • Coutûmes d'Occident : chacun son ailleurs...

         Il ne faudrait pas croire que l'occident soit à ce point là mondialisée qu'il n'existe plus de spécificités culturelles. Dans les régions françaises demeurent d'anciennes traditions, à l'insu des individus. Il arrive que dans certains vallons retirés, on se retrouve en un temps reculé où les valeurs et les mémoires du passé sont encore vivantes, par nappes bien palpables. Lors de mes voyages en Asie, j'ai souvent trouvé beaucoup de similitudes entre la vie des montagnards de l'Himalaya et ceux des Alpes notamment, leur habitat, leur mode de vie bien sûr et leurs croyances. De même, on retrouve beaucoup de similitude dans les mythes qui vivent encore dans l'âme des villages vivant à proximités des forêts. Les lieux ont une force d'influence très importante, tout autant que la langue.

    Ce dont je parle n'est pas la mémoire consciente qui est véhiculée par les anciens, de génération en génération, mais "le charme" qui pèse en arrière fond  sur les habitants, même  ceux qui sont arrivés relativement récemment, et qui finit par imbiber leur psyché comme un sortilège.

    En Dordogne, bien sûr, tout le monde sait que la préhistoire est de grande importance. En Pays de Montaigne et Gurçon, là où je vis, cette influence préhistorique est moindre...celle de la guerre de cent ans est au contraire bien réelle encore, et bon nombre d'anglais sont venus s'installer, à cause de ce lien avec l'ancien Duché d'Aquitaine, possession du Roi d'Angleterre. Il y a aussi des Dolmens et des pierres levées assez petits, que l'on distingue à peine  au carrefour des anciennes routes et des vallées , ainsi que de très archaïques églises romanes, trapues qui dégagent une puissance très réelle. Tous ces signes ont toujours une influence silencieuse sur les psychismes. Chacun à sa manière peut en attester. J'imagine que si j'avais été installée dans les Cévennes, ou en Ariège, ces impressions auraient été différentes, du fait de la montagne. De même, en bord de mer, les mentalités sont elles aussi influencées par l'immensité de l'eau et des légendes marines.  De même en Auvergne, la nature volcanique de la pierre et des montagnes affecte-t-elle l'impression que l'on a de la vie.

    • Familles d'Europe

         Si j'évoque cela c'est pour établir un lien avec l'ethno-psychanalyse, qui reconnait la spécificité de l"âme" et son appartenance à un groupe ethnique. Ce lien n'est pas une métaphore, car face à des patients issus des grandes familles paysannes, je me suis rendue compte, qu'il y avait nécessité à comprendre les coutumes de ces dynasties et les usages familiaux notamment, bien différent de ce qui se joue pour des familles fragmentées ou des  familles vivants dans les grandes villes. Les liens de cousinages, l'importance du regard, de la proximité, les usages et arts de  se recevoir et de s'aider pendant les récoltes ou les vendanges ...tout cela se rapporte directement aux grandes traditions ancestrales et ethniques du monde entier, mais s'exprime de façon singulière, comme autant de signes à entendre et interpréter.

    Lorsque j'écoute des patients Anglais ou Allemand, d'origine, polonaise ou italienne, je peux percevoir dans leur psyché la prégnance de leur origine, le poids encore tangible des très anciennes coutumes, et même l'influence très destructrice des grandes guerres qui ont ravagé l'Europe. Bien qu'un individu soit la résultante de nombreuses interactions multiculturelles, les psychismes subissent parfois des influences plus fortement  que d'autres, et peuvent aussi continuer de souffrir de l'exil d'un aïeul ou de la transgression d'un ancien tabous culturel.  Bien que les évènements semble oubliés, ils continuent d'influencer me présent. Rien n'est véritablement oublié, et ressort en des circonstances qui peuvent sembler improbables.

    • L'usage des objets

         Dans mon cabinet de consultation, il y a de nombreux objets, des images, des peintures, de nombreux livres et ...le fameux divan. Ce lieu, où l'on se retire pour parler est justement "au bout du monde ". C'est un petit endroit qui est un peu comme un grenier empli d'objets pour que l'esprit les utilise à son gré, et vogue vers l'endroit des rêves et des ancêtres. Moi même, je suis le principal objet de la liaison entre le monde visible et le monde invisible, quelque chose que le patient utilise pour se relier à lui même. Souvent, il m'arrive de changer les objets de place, de les enlever pour un temps. Cela crée toujours des réactions signifiantes.  Avant qu'un patient ne franchisse le sol de cet intérieur secret, je fais bien attention   que l'espace  ait été "renouvelé". j'aére la pièce, j'allume une lumière...chaque personne est l'ultime invité de cette célébration de la compréhension et de la conscience. Dans ce sens les objets participent à favoriser l'accès à soi-même, ce retour au sentiment de cohésion intérieure, au même titre que la parole.

  • Solitude : danse et poésie du réel

     

    Soliloque

    Ventriloque sol-air

        Nous craignons d'être seuls. Nous nous sommes enlisés dans une situation pour ne pas nous retrouver seuls. Nous préférons l'enfer de conflits et de marchandages incessants à quelques minutes ou quelques heures de vide, face à nous même. Quelle panique quand, pris par l'oisiveté et l'absence momentanée de l'autre, nous perdons l'équilibre et sentons l'ennui nous happer comme une lame de fond. "Solitude", le mot sinistre est prononcé: voilà, la nappe grise, effrayante, que nous fuyons pour la plupart depuis le début. Mais que fuyons nous ? Sol du soleil et "itude" de l'ombre lune, nous fantasmons un royaume solaire, un jour sans nuit, une vie sans mort. Sol y es-tu ? loup garou de la quiétude.....ange du re-mort    

      Ne faut -il pas être seuls pour lire ? Pour créer ? Pour dormir enfin....oui, ne sommes nous pas infiniment seul à ce moment où le sommeil nous prend délicieusement et nous livre aux songes ? Ne sommes nous pas seuls quand nous rêvons à nos amoures, à nos souvenirs ? Seuls encore quand nous jouissons ? seuls, à chaque souffle où nous nous pensons séparés des autres, séparés des choses, séparés de nous-même.

    Solitude est un mot à deux visages: l'un est agréable, l'autre terrifiant, mais de quoi s'agit -il ? Jonas dans le ventre de la baleine.  Quand je  m'ennuie, c'est que je suis seule. Je peux m'ennuyer avec d'autres et ainsi me sentir seule avec d'autres. Oui, il est possible de se sentir effroyablement seul avec d'autres, avec celui ou celle qu'on aime, et plus on croit l'aimer d'ailleurs. Quelque chose ne colle plus soudain, pour un détail ou une successions de malentendus, ça s'est coupé. C'est peut être momentané mais comme si c'était pour toujours; le navire dérive, s'éloigne, laissant dans cette impression de n'être plus rien au milieu de l'immensité. Ni mort, ni vivant. Même si je sais que cela n'est que temporaire, au moment où cela arrive, c'est définitif, c'est comme l'idée de la mort. L'idée de la mort est bien pire que sa réalité. Quid de sa réalité pour celui qui l'éprouve ?

     

    Solipcisme

    L'isme du solitaire

        La solitude m'accompagne depuis le début. Le début? Oui, le début, là où j'ai pris conscience que j'étais moi. C'est donc ça . Avant, je ne me souviens pas. Je n'avais pas les mots pour me dire que c'était "ça" la solitude. Est-ce à dire que je ne la ressentais pas ?  Quel visage avait la solitude avant les mots ? Le visage de ma mère qui s'en va....va-t-elle revenir ? Le visage de mon petit frère qui prend l'attention de papa et maman, celui de mon père que je surprends, étreignant maman bizarrement, dans le corridor; et le visage  déçu de mes grands parents quand je ne ressemble plus tout à fait à l'aïeule bien aimée. La solitude est ce premier "désêtre" qui me vide de l'autre que je croyais éternel.

    Seule, je joue dans ma chambre avec mes playmobiles. Cela dure des heures. Je ne vois pas le temps passer. Est-ce que ça, ce temps où je suis seule, c'est la solitude ? Non, la solitude c'est lorsque je suis forcée à être seule, quand ça arrive comme on dérape, par accident. Est-ce que la solitude choisie est solitude ? Celle des alpinistes ou celle des marins en course,Celle du moine, celle du farouche célibataire, celle du routard sur les pistes du monde, celle de l'écrivain, celle du concertiste toujours parti ? Peut-être, oui. Il y a bien un moment alors où ce qu'on a choisi devient une obligation, un moment où ce qui était merveilleux se change en mauvais vin, l'amour en désamour, le sens en vide de sens ?

     

    Le ventre de la baleine vide

        Alors quoi ? Solitude ce ne serait qu 'un mot vide? Tout ne serait donc qu'une question de sensations agréables et désagréables ? Sommes nous comme les ordinateurs, gérés par le binaire? Si la liberté devenue obligation conduit à la solitude malheureuse, l'obligation peut-elle aussi conduire à la liberté ? Kant le démontre. Et moi?

    Voyons, j'ai fait l'expérience d'une très longue période solitaire. Au début c'était voulu. Comme un trou d'ombre où l'on tombe, où l'on se repose pour se régénérer, une expérience fraiche, un besoin. Oui, mais cela a duré plus que je l'escomptais. Revoilà cette notion d'accident, de dérapage, de hors- contrôle. J'ai eu peur que cela soit définitif. Panique. Je ne veux pas que cela me dépasse, moi, que cela me remette à ma vraie place, dans l'espace, dans l"insécurité de mon incertitude à me définir.

    Me voilà seule, c'est à dire " à ma place". Notion d'espace. Où commence le quelque part et ou s'étend le nulle part ? Et moi ?  vertige. ...Le ne veux pas que cela dure, cette incertitude.Il faut que je parle. Oui, c'est ma façon de traverser le vide, l'angoisse. Je dis ce mot "solitude". J'aurais pu dire autre chose pour  sol y taire, ou y faire avec le silence. Je m'adresse à l'autre, je le fais exister. Parce que je le fais exister, alors j'existe aussi. Parler ,c'est tracer un trait dans le "grand là", le ventre de cette bête qui m'accompagne partout. Il n'y a rien de plus embarrassant. Nous nous y empètrons comme dans un tapis. Lancinante et mystérieuse masse de l'espace. Masse manquante de l'univers, bien là pourtant.

     

    Solstice

    L'interstice du soleil et de la lune

       L'espace: c'est aussi comment je me ressens dans ce"maintenant". Pas du tout un vide si je m'appuie sur le ressenti du ventre. Un espace, un interstice où naissent et évoluent des mouvements à profusions, que je perçois nettement sur le champ de ma conscience, ou la conscience. Le corps intérieur sent cela. Ces mouvements vivent au dedans de cet espace, c'est "vrai": dans mon corps et autour du corps. Rien qui manque tellement puisque je suis.J'en suis sûre. Je ressens ma présence au monde comme une certitude, une plénitude. Je ne suis plus "un truc" qui se ballade on ne sait où. Cela s'est ancré, même si je ne sais pas où, là, à la racine de la vie, au-delà des mots et au delà du doute, du justifiable et de l'injustifiable, au- delà du mouvement et du non-mouvement. Je suis. Le corps tout entier fait corps avec le monde vivant, avec les autres, mais je peux tout de même appeler cela "solitude"; une solitude pleine, riche, sans lutte. Le soleil et l'ombre : "soleilitude", un drôle de mot pour décrire comment le vide révèle sa splendeur naturelle. La substantifique moële de l'univers, le soleil de l'ombre. L'interstice qui baigne et relie les corps dans le c'or.

    L'art commence ainsi, par cette genèse intérieue. Epreuve de ce "senti", à partir du vide qui se fait attente, gestation, latence, laitence ? Plutôt non agir qu'absence  d'action ou ab-sens. Nécessaire soleilitude qui commence par une étrange et lunaire nostalgie. Comment s'y habituer. Une seule manière en fait: s'y habituer.

    L'interstice du soleil laisse voir les rayons de la lune, intuitive amie des artistes et de tous ceux qui souhaitent que leur vie, vive au lieu de sur-vivre. Moment de réflexion où les germes du devenir se gorgent de pré-sens, voir pré-science, et s'incarne en présence.

     

    Solune

       Je brille dans la présence. Ne sens-tu pas, toi aussi, la mystérieuse contradiction du désir qui te fait naitre ?

     

     

     

  • Enlever les costumes

    Fausse et véritable identité

     

    La réalité intérieure passe souvent à l'arrière plan.

        Beaucoup de nos souffrances viennent du fait que nous nous identifions à des objets, à des parures, à des fonctions et non pas à ce que nous sommes vraiment. La réalité extérieure vient alors supplanter  la réalité de l'expérience intérieure et prenant le pouvoir, la réalité extérieure s'impose alors  comme seule vérité. C'est ainsi que nous pouvons avoir le sentiment d'être à la fois vides et à la fois d'être trop encombrés. Nous sommes en effet vidés et désertés du ressenti  de nous même, et remplis par le dictat de la semblance, c'est-à-dire par la conviction qu'il n'y a de réalité que celle qui apparait de l'extérieur...

    Si nous observons attentivement notre malaise, nous voyons que celui ou celle qui souffre, c'est l'homme ou la femme en nous. C'est le jeune ou le vieux en nous, c'est le parent ou l'enfant en nous, c'est l'habitant de tel pays, c'est le croyant de telle religion. Celui qui souffre c'est "l'identifié" à la circonstance. Notre souffrance n'existe  pas en soi, mais par rapport à des éléments pré-existants au-dehors, souvent issus de l'opinion conventionnelle en vogue dans notre bain familial ou dans la société où nous évoluons. C'est aussi notre incapacité de nous conformer aux idéaux que nous nous sommes forgés par réaction, ou qui nous ont forgés. Lorsque je dis: qui nous ont forgé, je veux dire qu'il est difficile de savoir si ces idéaux qui nous appellent à eux, sont ceux que nous avons choisis en pleine conscience, ou si ils nous ont précédés, induits plutôt que librement choisis, comme une Prima materia dont il faudrait s'extraire.

     

    Le sujet dans l'état de rêve

        Dans le rêve nocturne, il est d'avantage possible de pré-sentir que nous sommes autre chose que tous ces costumes que nous portons sans cesse pour parvenir à subsister dans le quotidien. Si il arrive que nous puissions nous voir en rêve, le plus souvent, nous nous percevons comme un observateur de ce qui arrive. Il est plutôt rare d'apercevoir notre corps, mais il n'est pas rare de voir nos vêtements. En rêve, il est possible de savoir si nous sommes un homme, ou une femme, vieux, d'âge moyen ou jeune, malade ou en bonne santé, riche ou pauvre. Il est aussi possible de se voir ou de se percevoir comme un animal ou une créature étrange. Pourtant, dans l'expérience du réveil ou dans l'expérience du rêve lucide, nous nous rétablissons dans une certitude d'être, qui ne se soutient pas de toutes ces apparences.  Le rêveur, lorsqu'il parvient à être conscient qu'il rêve, ne se prend pas pour le personnage de son récit....il est un des acteurs peut-être, mais, il sait aussi, que ce récit: c'est son rêve. Le rêve n'est pas lui, c'est un autre corps dont il se dépare lorsqu'il se réveille.  C'est son propre esprit qui s'exprime ainsi, néanmoins, il sait que la nature du rêve ne le fait pas. Il est semblable à l'écrivain qui sait que les personnages de son roman sont issus de son imagination, mais qu'ils n'ont pas le pouvoir d'atteindre la vitalité de l'auteur car ils ne sont pas réels.

     

    Ailleurs que dans la fonction ou la croyance

        Il faudrait revenir longuement, bien sûr sur, ce qu'est la réalité. La réalité du rêve est manifestement différente de la réalité de veille. Ici pour autant, ce qui nous intéresse est comment il est possible de vivre sa vie sans se prendre pour un personnage. Si par exemple, nous sommes mère de trois enfants, jusqu'à quelle extrémité devons nous nous identifier au rôle de mère ? Imaginons que toute notre vie, nous avons eu cette fonction de mère et que nous y avons impliqué toute notre conviction au point de délaisser les autres aspects de nous même. Imaginons qu'à la cinquantaine, nous voyons nos enfants quitter la maison définitivement. Que sommes nous dés lors ? Plus rien ?

    Imaginons encore que nous avons travaillé toute notre vie, jours et nuits pour une entreprise, que nous y avons bien réussi au point d'avoir été aussi admirés de nos collègues et respectés de notre famille. Un jour, pourtant nous avons un accident de voiture et nous ne pouvons plus faire ce travail, ou tout simplement, c'est venu le temps de la retraite. Que sommes nous sans cela ? Sans le regard des autres, de notre chef, de nos ainés....  Que dire des danseuses qui ne peuvent plus danser, des chanteurs qui ne trouvent pas de travail, ou des femmes qui ne peuvent avoir d'enfant ou qui pensent que leur bonheur viendrait uniquement d'un mariage qui les déçoit à chaque fois. Sommes nous notre travail ou notre âge, notre sexe ou même ce que les autres disent de nous? sommes nous nos idéaux, nos opinions, nos dieux ? Sommes nous ce que nous croyons être?

    Le corps est-ce moi

       Le sujet, c'est justement cette présence qui a un corps, mais qui n'est pas corps. Le sujet, c'est cela dont Françoise Dolto parlait en disant: "Le bébé est une personne". La personne est sujet. Elle a un âge, mais elle n'est pas un âge ( et bien que les anglo saxons disent : I am twelve years) . En france nous disons "j'ai douze ans". L'âge change mais la personne, le sujet non. Le travail change, le statut change, le genre peut aussi changer ainsi que la nationalité mais pas le sujet, qui ne disparait pas non plus avec la mort puisque la mort est vu par l'être parlant..mais qui donne sa plenitude d'être à l'être parlant si ce n'est l'expérimentateur, le sujet.  Au fond, nous voyons bien que le sujet n'est pas son corps. L'âge, le travail, le sexe sont relatifs au corps, c'est -à dire aux choses que l'on a...

    Quand nous parlons communément de l'identité, bien sûr nous parlons de notre fiche d'etat civil, notre métier, notre âge, notre sexe, notre parcours, notre nationalité....tout cela, la somme de ces éléments, nous appelons cela naïvement "moi". C'est si usuel qu'il ne nous viendrait pas pas à l'esprit de nous présenter en dehors de cela...et d'ailleurs, que dirions nous. Nous voyons bien que ce corps là est celui des mots, un peu comme une peau, ou un tissus qui circonscrirait l'espace enigmatique de ce que nous sommes vraiment et qui demeure insaisissable: présence ou aura en deça de ce que nous percevons.

    Le "costoumé"

    L'acteur qui joue un rôle

       Je me souviens d'une rencontre épique avec Alejandro Jodorowsky, le réalisateur, scénariste  et thérapeute génial, qui m'avait ordonné avec son accent du Chili inimitable: "Enlève tes costoumes:"-enlève ton costoume dé moine yaponais, dé tibétan, della renaissance, dé couré etc...."

    C'était une façon de parler très directe et elle m'avait beaucoup touché à l'époque et beaucoup aidé à comprendre que moins souffrir avait à voir avec le fait de prendre conscience que nous portons des costumes, et que le "corps interne" tel que nous le ressentons parfois est une stratification de costumes parfois très lourds ou corsetants (corps-ce temps) dont il est possible de nous désinvestir...Ce désinvestissement du costume ne va rien enlever à ce que nous sommes, et nous pourrons d'ailleurs continuer à porter autant de costumes que nous le souhaitons, comme un acteur qui joue Napoléon sans se prendre pour Napoléon. Pourtant, si la vie fait que l'un de ces costumes nous est enlevé, ou qu'il tombe, nous n'allons pas croire pour autant que c'est nous qui sommes mutilés. A chaque fois que nous allons chez le coiffeur et que nos cheveux tombent sous l'effet du ciseau, nous comprenons que ces cheveux, tout en faisant corps avec nous, et bien, ils ne nous résument pas, ils ne nous réduisent pas. Ils ne sont pas nous. Nous avons des cheveux, mais nous ne sommes pas des cheveux.

      Pour les psychotiques, cette possibilité de se dé-sidentifier est très difficile du fait de l'impossibilité du nouage au lieu du corps avec le symbolique. Les psychotiques ne sont pas pris de la même manière dans les mots et les fonctions, ils ne font pas corps de cette façon mais pour la plus part des personnes névrosées, il est possible de pointer vers le sujet, plutôt que vers le résidu du sujet qu'est le moi: fonction, genre, nationalité, sexe, âge, classe sociale, autant d'assemblages de costumes, patchworks d'éléments disparates: stratification de coquille dont nous avons bien du mal à nous déparer. 

    Costume ou corps de parole

       Dans le monde extérieur ou appelé comme tel par l'être parlant que nous sommes, au regard de l'autre par qui nous nous croyons assujettis, les ornements sont pléthores. Tout est objet d'échange et il est bien normal d'user de la parure comme d'un langage du désir, et du langage comme d'une expression du caractère insaisissable de notre présence. Cependant la chose désignée par les mots est bien autrement plus vaste en amont, et les mots eux aussi mortifient "le vivant" en leurrant de sa capacité de rendre compte du réel. Or il ne le peut pas. Les mots ne peuvent exprimer notre réalité. Ils sont les messagers du désir....appelant au souvenir de ce que nous pré-sentons être, au fond de notre conscience.

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  • Le rôle des animaux dans la guérison

    Des animaux guérisseurs

    Des alliés indispensables

        Les animaux ont une valeur inestimable dans le travail psychologique, et souvent aident-ils considérablement à traverser des épreuves douloureuses. Le caractère bénéfique de leur présence vient qu'il est impossible de traiter avec eux d'une façon "formelle", sans y être "tout en entier". Ils appartiennent au" monde sans séparation" du non-verbal, car dépourvus de langage parlé. Ils sont "un avec le monde", "un avec l'action", tandis que l'humain s'établit dans une forme de séparation, qui le met à distance, en tant qu'il se comprend comme un "moi", séparé de ce qu'il regarde.Le langage met une distance, et c'est de cette distance que se façonne le moi, s'extrayant de "l'unité binaire mère-enfant".

    Cela ne signifie pas que les animaux n'éprouvent pas la douleur ou la mélancolie, ou qu'ils ne manifestent aucun symptôme névrotique ou psychotique, notamment lorsqu'il sont en captivité ou séparés de leurs congénères; mais, de ces symptômes, tout en ressemblant à ceux dont peuvent souffrir les humains du fait qu'ils sont faits de la parole qui sépare, nous ne saurons pas si ils proviennent des même causes. Il ny a personne pour nous le dire.

    Il est probable que ces manifestations: tours en rond, anurésie, agressivité, automutilation tiennent leur fait dans une cause dont le langage tient d'avantage au comportement social dont on les arrache, aux nécessités spaciales, qu'à la linguistique conceptuelle, quoi que les dernières expériences sur les grands singes et les ménates démontrent qu'ils sont tout à fait capables d'intégrer et d'utiliser dans leur mode d'être des signifiants, et ceci afin obtenir ce qu'ils veulent ou pour communiquer avec les humains.

    Le corps cohérent

        Comme l'animal, l'humain ne s'élabore pas comme "corps cohérent et intégré" dés le début, ainsi que le décrit G. Devreux dans sa conférence de 1964: La renonciation à l'identité, mais comme une juxtaposition de membres, ainsi que le démontre les premiers dessins grecs du corps humain ( P51. Edition Payot ). Comme l'animal, il peut perdre le sentiment de cohérence dans un stress, et se ressentir comme morcelé, ainsi que c'est le cas dans la psychose, semblablement nous dit Devreux au rat femelle qui utilise sa queue comme brindille pour faire son nid si on ne lui apporte aucun matériel extérieur. Pourtant, l'animal ne posséde pas cet organe qui l'éloigne du monde: la parole. Il ne peut donc s'en prémunir. Il" est" le monde, même si par ailleurs lui aussi peut perdre la lien avec lui, sous l'emprise de la peur ou d'un stress intense.

     

    Affectivité et thérapie

         L'animal est d'une grande aide pour apaiser les souffrances humaines. Les thérapies équines sont bien connues dans l'accompagnement des handicaps psychiques, tels que la trisomie ou l'autisme, permettant un revenir confiant, par la présence et le toucher, par l'odeur, à ce que la vie à de plus simple, au sentiment de cohérence intérieure et de reliaison primordiale.

    Dans les maisons de retraite, il a été démontré que la présence des animaux de compagnie améliorait l'existence des personnes agées, leur attention mentale, leur capacité de joie et leur condition physique. Il semble que le contact avec les animaux comble d'une façon étonnante les manques affectifs, soulageant du stress ou de la tension. Les animaux permettent aussi, pour ceux qui les contemplent, de s'ouvrir au caractère universel de la vie, aux variétés de forme, à la préciosité des êtres, même les plus minuscules. En outre, lorsque l'on s'occupe d'un animal, il en va comme d'un enfant que l'on s'engage à protéger et dont on prend un temps la responsabilité de conduire au mieux de lui-même: métaphore de l'attention et du respect que lon se doit à soit même.

    Il est certain que pour celui ou celle qui se sera éprouvé comme "inférieur" dans bien des situations de l'existence et face aux siens, pourra trouver là à s'abriter, dans l'alliance avec un animal, l'occasion de renaitre à une autre identité, celle là bien plus valorisante, car responsable. La symbiose qui peut exister entre certains maitres et leurs animaux de compagnie attestent du caractère essentiel de cette alliance homme/animal et de l'inter-enrichissement qui en résulte.

     

    Difficultés de contact et peurs

        Certaines personnes rencontrent des difficultés à rencontrer le monde animal. Il est normal de ressentir une certaine défiance lorsque l'on a jamais connu d'animaux domestiques à la maison, où  bien dans l'entourage. Il est nécessaire d'avoir alors une sorte d"'initiation" avec quelqu'un qui agit en passeur. Ce contact est bien souvent l'occasion d'une identification.

    D'autres ne peuvent vraiment pas rentrer en contact avec eux.  Il est possible que ce cette impossible alliance ne permette qu'une identification négative, soit à cause de la "saleté" relative de la condition animale, ou parce que ceux-ci prennent trop de place", à l'instar d'un petit frère ou une petite soeur indésirable, ou parce que ces personnes ont vécu un évènement traumatique qui y réfère.

     D'autres encore ressentent une hostilité vive et particulière envers une espèce : chat, chien, araignée ou serpent....L'hostilité vis à vis des animaux en général est souvent très symptômatique d'une difficulté à s'accepter, à gérer un complexe inconscient ou à abandonner temporairement ses défenses. La phobie projetée sur une espèce, quant à elle, tient ses racines dans la symbolique même de l'animal en question et dans un contexte donné ou en référence à un traumatisme passé.

    L'animal peut également et souvent devenir un souffre douleur, dans le cas de personnes projetant sur lui, toute l'agressivité refoulée qu'il a d'ordinaire pour lui-même ou pour un parent haï.

     

    Symbolisme des animaux

    Des forces intérieures sauvages et mystérieuses

        Les animaux ont, dans la psyché humaine, une place intégrante en tant qu'ils symbolisent des forces, des énergies, des émotions. Depuis la préhistoire, il est certains qu'ils furent utilisés, et compris d'abord comme des dieux à incorporer, ou des égaux à conquérir, puis à soumettre. On retrouve leurs figures dans tous les arts et à toutes les époques, signes d'identité et de pouvoir, comme le serpent, le bélier, le taureau, le lion et  l'aigle, puis signes hiéroglyphiques devenus phonèmes, symbole religieux, ou parabole déguisée de l'humain face au pouvoir dictatorial dans les fables. Forces, pouvoirs, alliés, les animaux symbolisent nos mouvements pulsionnels, archaïques. Ils sont eux même devenus langages des songes (Arthémidore-La clé des songes). J'invite d'ailleurs à visionner le film 3D récent sur la grotte Chauvet, aussi bien pour les magnifiques peintures rupestres, que pour le récit personnel des paléonthologues et autres accompagnants, de leurs sensations lors des premières visites de la grotte.

    L'histoire des animaux dans l'histoire humaine, "sous histoire" au sens propre, de l'humain révèle bien des vérités insoupçonnées, comme l'a très bien illustré cette série d'émissions passées sur Arte il y a quelques années à propos de l'histoire de l'ours, de la poule ou du lapin, si intimement liées à la nôtre.

    Dans les textes sacrés, les animaux sont des symboles. Comme tels, ils constituent les éléments d'un véritable langage, de la même manière qu'ils le sont pour l'inconscient. Soumettre les animaux a souvent et tardivement été compris au premier degré. Si il s'agissait là certainement du sens premier, lorsque les humains devaient se protéger des bêtes sauvages, puis les domestiquer, plus tard, la compréhension pratique céda à une compréhension plus subtile et plus religieuse: soumettre ses animaux concerna la soumission par l'idéal du moi des animaux intérieurs, en tant que symboles des forces brutales au sein de la psyché .

    Quand je dis "plus tard" je ne fais pas référence à un temps donné, mais plutôt à une compréhension supérieure qui se développait parallèlement à l'application prosaïque et première édictée par la nécessité de survivre. Les interprétations des rêves et oracles présents autant dans les textes sacrés que dans les récits populaires donnent toute la mesure de ce développement parallèle de la relation à l'animal, en tant que réalité concrète que comme dimension supérieure.

    Nourriture, ils nous révèlent à nous même que l'humain est également nourriture. Le sacrifice des animaux, et des humains fut pratiqué à égale mesure, révélant notre proximité d'âme. La symbolique de la crucifixion, se met en abîme dans le sacrifice de l'agneau mystique. Le Christ-agneau sacrifie sa part animal, son moi  pour un but supérieur et collectif. L'agneau sauve les âmes ténébreuses.

    Lectures sacrées

    Sacrifier la part animale à une dimension supérieure

        Comment peut-on comprendre les textes, au regard de cette compréhension ? Certains textes et rituels tibétains notent: "qu'il faut laisser les animaux mourir de mort naturelle". Si dans le Bouddhisme, la condition animale est éminemment respectable et respectée, ce n'est-pas seulement parce qu'il s'agit du vivant, mais bien parce que le monde animal est en nous. Mieux, le monde animal est cette part ensauvagée que nous ne voulons pas reconnaitre, mais qui nous domine la plus part du temps, et justement parce que nous l'a méprisons et la violentons constamment.

    L'animal est le messager, le porteur d'une vérité cachée, primitive, dont nous aurions grand intérêt à respecter la nature, afin de nous en faire une alliée. Si les animaux doivent mourir de mort naturelle, c'est qu'il symbolisent des émotions, qui doivent évoluer et muter dans l'abandon le plus grand, selon l'ordre naturel et sans qu'aucun artifice de modification ou de suppression. Dans la pratique méditative: intervenir, fabriquer ou réprimer sont  considérés comme des actes "volontaristes", donc violents, qui, si ils donnent l'apparence d'un soulagement temporaire et d'un contrôle momentané, ne peut mener à la libération définitive de la souffrance, mais au contraire à une plongée dans l'exil du refoulement. La libération n'intervient que par l'oeuvre naturelle du non-agir. C'est-à-dire que les conflits émotionnels se dissolvent d'eux-même, de part la maturation et l'abandon à la conscience, et non pas par une saisie, un appui, une erradication ou une implication du moi.

    Le sacrifice suprême du moi, comme dans le symbole de la crucifixion est un abandon naturel à "la nature profonde des choses telles qu'elles sont", tel que le décrit le Sage Longchenpa. Pourtant, avant que cette mutation ultime ne puisse se produire, les animaux intérieurs doivent être apprivoisés, non pas détruits ou soumis par la répression mais compris comme limites, qualités et forces dynamiques du moi dans une initiation progressive, correspondant au temps de la maturation interne. Le temps psychologique des animaux à reconnaitre et à apprivoiser, sera suivi du non-temps de la vue directe de la nature des choses.

    Je suis ce que je mange

        Le végétarianisme prôné dans le Bouddhisme et l'Hindouisme, n'est alors plus seulement "le fait de ne pas manger des animaux"  acte considéré comme impur , mais 1)-le fait de respecter tout autre, comme maitre de la compassion que l'on se doit, 2) -de ne pas s'identifier à un animal, en tant qu'il est issu d'un monde compétitif et violent, 3 ) de s'extraire de la tendance prédatrice, voire cannibale. 4) de s'identifier d'avantage au règne végétal, en tant qu'il symbolise le non-agir, la non-comparaison, l'être libéré de la notion de moi.

    L'animal: cet "Autremoimême"

        Nous sommes du monde animal. Mammifères, nous agissons comme tous les mammifères. Je suis surprise de voir combien les scientifiques s'efforcent et se surprennent à découvrir l'intelligence des animaux, même les plus éloignés de nous, comme les arthropodes. Combien ils leurs infligent de souffrances pour faire entrer leur réalité dans l'idée humaine qu'ils en ont. Oui, j'en suis très étonnée. Lorsque l'on vit avec les animaux, que l'on apprécie leur compagnie pour autre chose que pour les utiliser ou les manger, il est possible de découvrir toute l'intelligence qui les caractérise. Je ne dis pas l'instinct. Je parle bien "d'intelligence singulière". La contemplation de leur comportement, l'expérience de leur proximité et de la communication indéniable qui s'établit, de par le langage humain où nous voulons les encapsuler, révèle l'immense valeur de leur présence, de leurs talents à s'adapter et survivre, à comprendre aussi.

    Nous mesurons l'intelligence à l'aulne de notre intelligence, adaptabilité à notre monde. Or, l'intelligence animal possède son propre monde, dont nous faisons aussi partie, mais où ils se montrent d'une grande habileté et d'une implication absolue. Pour qui sait tisser un lien privilégié avec un animal, quel qu'il soit en verra toute la splendeur et la brillance. Même une relation avec un être aussi éloigné qu'une araignée ou une mouche peut s'établir dés lors qu'on s'autorise à la considérer avec attention et équanimité. Pourquoi leur vie serait moins précieuse que celles des humains? Dés lors qu'on y autorise, dépassant le pré-supposé d'une humanité prévallant sur tous les autres règnes, il est possible d'y reconnaitre l'expérience noumènale de l'altérité. Leur monde et le nôtre est à la fois différent et semblable selon par qui il est perçu. Le vivant est notre fond. Le vivant nous enseigne la façon de ne pas cliver et rejeter, ce que nous sommes et ce qui apparait comme Autre, dans la différence relative ou la totale étrangeté de la forme. 

     

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  • Réussir sa vie ou se décourager

    Réussir sa vie  

    Voir que la norme n'est pas vérité

       Réussir sa vie. Voilà bien un adage rabâché sur tous les tons, et partout. Pour chacun, n'est-ce pas l'énigme qui serait sensée nous faire passer d'insatisfait à satisfait, de malheureux à heureux ?. De quoi s'agit-il lorsque nous disons: "réussir sa vie?" Y-aurait-il un "réussir sa vie" universel, dont le bonheur gratifierait la trouvaille? S'agirait-il enfant, de réussir à plaire à l'image idéale que les parents ont de lui ? Et plus tard de réussir scolairement répondant là positivement et conformément aux attentes familiales et sociétales. Enfin, réussir sa vie, est-ce avoir connu l'amour durable, un travail  reconnu, utile ou bien rénuméré, avoir eu quoi que ce soit de valeur qui pourrait garantir que l'on a mené une vie "qui valait le coup ou le coût". Qu'est-ce qui, au juste nous satisfait et nous donne l'impression que notre vie nous comble, que cette existence a de la valeur?

    Bien que nous sachions parfaitement qu'il n'y a aucune norme en la matière, nous aimons croire que la norme y est pour quelque chose. Elle est effectivement pour quelque chose dans la paix sociale et dans cet sorte de plaisir à être reconnu par autrui comme quelqu'un de valable, mais pas assez pour nous faire accéder un une paix durable, assez profonde pour ne nous faire craindre, ni de perdre quoi que ce soit, ni  d'espérer gagner quelque chose de plus. Et si rien dans notre existence ne ressemble de près ou de loin à l'idéal collectif, nous gardant de croire que nous pourrions jamais nous en rapprocher; sommes nous pour autant dans l'impossibilité de réussir notre vie ?  Doit-on penser qu'il existe une fatalité sociale ou de faits barrant définitivement les êtres à la pleine réussite de leur vie ? Personnellement, je pense que non. Quelque soit l'étendue du désert traversé, et si cette longue traversée dure encore, il est certain qu'il demeure possible d'accéder au contentement.

     

    Le retournement

    Un espace d'où je suis

        Il est faux de penser que seul l'individu compte en matière de satisfaction. Il est aussi faux de croire que c'est la norme qui la garantit. Il existe une sorte d 'entre deux, un espace inédit entre l'extérieur du monde et l'intériorité, entre l'insatisfaction et la satisfaction. Cet espace qui apparait comme un entre deux, n'est en vérité, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur, ni dans aucun extrême. C'est sur le champ de la conscience que se projettent à la fois les objets du monde et les objets que sont "les feelings" (expériences sensorielles et les émotions) donc toutes ces dimensions spaciales d' intériorité, extérieur et de littoralité.

    Le champ de la conscience représente l'écran où se déroule les évènements de notre vie, et de toutes les vies dont nous sommes aussi le témoin. La somme de ces évènements soi-les autres-le monde a pour point origine ce qui la perçoit. Ce retournement de point-de-vue qui consiste à ne plus laisser cette somme d'évènements convaincre le témoin que le point de vue de la représentation est la seule position vraie,et qu'elle peut conduire à une nouvelle compréhension de ce que pourrait-être "réussir sa vie", c'est-à dire à la dimension réelle du destin humain.

    En finir avec le découragement

        Le découragement vient en partie du fait de la pregnance du monde évènementiel et de sa force de conviction sur nous. Nous croyons ainsi que c'est cette représentation du monde qui nous fait. Nous nous identifions à ce que le monde prétend que nous sommes: des rôles, des genres, des espèces, des récits, des corps.  Nous ne voyons pas notre responsabilité dans le renversement des rapports. Si nous n'existons pas, comme celui qui perçoit, rien ne peut exister dans le monde. Or, de cela nous n'en sommes pas du tout certains, tout englués sommes nous par la fascination objectale. Nous sommes ainsi tout à fait convaincus que sans notre corps, nous n'avons plus d'esprit. C'est là l'héritage du positivisme en Occident. Nous sommes persuadés qu'à la mort du corps, tout de nous meurt.

    Cependant nous faisons constamment l'expérience de percevoir notre corps, et notre moi, comme imago sur le champ de notre conscience. Nous sommes d'accord pour dire que nous avons changé depuis l'enfance, que nous ne sommes plus les même. Nous sommes aussi dans l'évidente doute quant à savoir qui nous sommes vraiment puisque cela peut changer. Nous confortons sans cesse nos illusions de sécurité dans la fabrication soigneuse d'une image de nous même, consolidant cette fragile chimère en la faisant corroborer par d'autres, également incertains mais prétendant ne pas l'être.  A chaque instant, nous créons notre corps, et notre histoire. Seulement, par manque d'acuité et d'attention portée, par évitement du réel nous ne nous en rendons pas compte, nous oublions.

    L'auto-réalisation ne dépend pas...

        Quand nous parvenons à faire ce renversement, l'évidence du primat de la conscience sur le corps n'est plus à prouver. Il renverse ainsi les valeurs et le sens de la vie humaine, qui, d'une nécessité de réalisation sociétale, devient nécessité ontologique de ré-abiliter et demeurer dans sa source même, et plus dans le monde des objets qui ne sont que des projections vides.. La révolution dont-il s'agit est par contre une expérience des plus directes conduisant à voir que nous sommes des êtres incessamment renouvelés et renouvelables. Ainsi, notre vision du monde a-t-elle cette particularité de renouvellement permanent, elle aussi, puis qu'elle est la trace, le résidu de cette impulsion de la conscience. Si l'être est renouvelé en tant qu'il a un corps, le renouveau de la pure conscience transcende la notion de corps et toutes les images, même symboliques.

    La réussite dont il s'agit, à partir de cette ultime expérience de la source de la perception, n'est pas tant dans le devenir ou l'ajout de quoi que ce soit à la personnalité, ni même de guérir d'un point de vue psychologique, mais plutôt de s'autoriser enfin à exister, librement abandonné à sa nature originelle. Ainsi, même si il est vrai que la condition sociale, mentale ou physique des individus jouent un grand rôle dans la possibilité de réussir sa vie sociale, il n'en est pas de même sur un plan ontologique où l'expérience de la transcendance peut intervenir à n'importe quel moment, que l'on soit heureux ou pas, malade ou en bonne santé que l'on soit homme ou femme, riche ou pauvre.

     

    La transcendance comme but

    L'inattendu est joie

        Pour revenir sur le découragement qui plonge l'individu dans l'abîme de l'exil, il y a d'abord cette nécessité de dire à celui qui souffre que le fait de réussir sa vie ne dépend pas, ou peu des circonstances externes. Cette réussite peut intervenir dans" la nuit la plus noire de l'âme" comme l'exprimait St Jean-de-la croix. Elle peut intervenir dans des circonstances funestes ou dans la maladie mentale et cette réussite n'a pas grand rapport avec l'idée que l'ont  peut en avoir. Il arrive que l'on soit surpris et saisi par la joie, et par le sens de vivre alors qu'on ne s'y attendait pas.

    Il y a dans la surprise une extraordinaire marque de réussite, dans le sens où la mort psychique, la mort de l'âme est l'absence d'inattendu. La surprise est une échappée belle du monde mortifère de l'image. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer de la réussite et du fait de s'y conformer, la vraie réussite intérieure ne demande pas à ce que l'on se conforme. Elle survient par une sorte de magie poétique, brisant là le discours; ouvrant une brèche sur un espace où l'être peut enfin se déplier et s'abriter, tel qu'il est sans devoir se harnacher de ses usuelles justifications.

    La transcendance est poésie. "Lalangue" joyeuse, "chant des oiseaux" décrivant l'indescriptible sans image de notre nature libre. Réussir se dissout dans l'expression spontanée de l'être, ne rejetant rien de la vie conventionnelle, mais la laissant à sa place. Qu'est-ce qu'une trace ?

     

     

  • Soigner le soi nié

     

    Souffrance de l'être en exil de lui-même

    Le corps des maux

      Bien des souffrances psychiques sont des alarmes qui alertent le sujet de son exil,  de sa chute par rapport au  réel, et par rapport à l'expression de ce réel  qu'est son désir. La dimension véritable du sujet semble s'être perdue, ou  n'éclairer la nuit de l'âme, que d'une pâle et lointaine lueur. Aussi, le sujet névrosé ou souffrant de psychose se sent-il à coté de lui-même, fragmenté ou séparé de ce que la vie à de nourrissant, obligé de se contorsionner dans et par les maux de ce "corps de mots" bizarre dont il se sent le prisonnier. Le corps devenu geôle ou radeau tente de retranscrire la genèse de ce naufrage et dévoiement.

    Toute action de soigner, ou de se soigner est une restauration de ce Soi nié. Le Soi, est ici entendu comme cette dimension  du réel du sujet, apte à vivre dans la plénitude de ses capacités les expériences infinies de l'existence.

    Un exil d'ordre collectif

    La négation du Soi est rarement un acte délibéré de l'individu, mais d'avantage un exil d'ordre collectif, une sorte d'oubli  sociétal (  familial aussi ) du chemin et de la valeur propre aux individus. Valeur singulière donc, qui va conduire dés lors vers un devoir de se rendre hommage, non pas en tant que personne, ou en tant que fonction, mais en tant qu' expression unique, en tant qu'"occasion unique" et non reproductible de la vie à se déployer et à jouer d'elle-même. Il va sans dire qu'il nous en revient de faire la différence entre "la personne", la fonction, le genre, et la conscience du sujet, afin de rendre à César ce qui  lui appartient.

      Se soigner c'est célébrer le Soi. Bien qu'il s'agisse là d'un processus, obéissant à un début et à une fin qu'on pourrait nommer " guérison", se soigner est une initiation émerveillée à l'espérance. L'espérance, notion chrétienne souvent mise de coté est cette potentialité de transformation,  de retournement, qui git dans les situations les plus obscures au coeur des êtres les plus désespérés. Se relier à cela, c'est toucher la réalité du Soi (ou le réel de soi). C'est cela "la célébration" de la vie. L'espérance porte en elle la possibilité des réalisations. Si elle met l'accent sur la possibilité d'un retournement favorable, elle le fait à l'aulne de l'impossibilité apparente. Elle nous porte au-delà de ce qui est perçu dans l'immédiateté, au delà de la réaction épidermique. Au-delà même de ce que nous imaginons. Il y a là une tentative de signifier que le sujet possède une autre dimension qui peut entrer, dans ce qu'il a de plus intime, en résonnement avec le monde.

  • Que signifie "le pardon"

    Peut-on surmonter ses traumatismes familiaux ?

    Fatalité et espérance

        De nombreuses personnes se sont construites dans un environnement hostile, combinant  maladie de société et névroses familiales. La violence collective et institutionnelle s'ajoutaient donc au climat délétère et ensauvagé de la vie familiale. Les désirs, pris dans un combat sans merci, recouverts par d'apparents principes moraux, n'avaient de moraux que le nom, et  biaisés de leur véritable destin, ces désirs ont nourri  des situations  d'une ambivalence folle, d'autant plus folle quelles prétendaient autre chose, de bien lisse, et parfois d'autant plus brillant que le réel était obscurci.

    La violence familiale, aux innombrables visages, est à l'origine d'immenses dégats dans la psyché des individus. Blessés à vie, obligés de survivre comme ils le peuvent  avec leur "moi-gnon ", souvent mendiants de ce qu'ils désespèrent de rencontrer, ils soupçonnent  néanmoins et évidemment la nécessité de la restitution de leur dignité et de leur identité.

    Comment se construire, ou se re-construire ? Comment surmonter cette guerre qui dure parfois depuis des générations, mutilant des lignées entières ? Peut-on vraiment échapper à la fatalité de certains destins pervers et violents?

    Oser témoigner c'est restituer son propre honneur, son intégrité

    Témoigner de  la violence c'est déjà en sortir...

        Chaque histoire familiale, chaque destin sociétal est à témoigner, "dé-moi-nié" . En autorisant le dire, de ce que cette négation du Moi à fait, en nous, nous sommes conduis à reconnaitre la véritable dimension à laquelle nous sommes appelés à naitre. Nous partons du constat de l'exil et de la violence, comme trace indéniable de ce qui fait manque: la paix, la retrouvaille, la mise en marche... C'est en connaissant la violence que la nécessité et la réalité de la paix font évidence. C'est-à-partir de l'expérience et de l'observation du désordre et de la confusion que nous éprouvons le caractère vital d'une recherche d'un certain ordre.

    De cette façon, par les mots, ceux là même qui se portaient comme des armes mortelles, nous regagnons le pouvoir et la possibilité d'être au-delà de la peur, ou de la conquête écrasante. Nous apprivoisons les mots, eux aussi ensauvagés par les générations d'exil et d'exilés. A leur contact organique, nous comprenons qu'ils ne sont pas seulement porteur d'anéantissement ou de destructivité, mais porteur d'espèrance et de fillançailles avec nous même. Ils nous appellent à retrouver notre vrai visage. N'est-ce pas  d'ailleurs le propos de la bible, ou de la guerre du Mahabaratta de nous amener, par analogies, à nous identifier à ces prophètes en fuite, persécutés par les leurs, qui après leur conversion, trouvèrent le chemin de la guérison et du pardon. 

      Néanmoins, il ne faut pas se cacher le caractère aléatoire de cette grande initiation qu'est l'analyse.  Comme dans toute aventure, comme dans toute odyssée, aucun résultat n'est garanti. Sur ce chemin, il ne s'agit pas tant de gagner ou de conquérir quoi que ce soit, que de révéler "le derrière des choses", le fond qui sous-tend les mille et un récits humains. Graal et toison d'or se trouvent au plus intime des mots et avant les mots eux-même: l'origine du monde.

    Pardonner ? C'est quoi?

    Le don de la part d'ombre

         Dans notre société aux bases religieuses désormais de plus en plus brumeuses, le pardon ne veut plus signifier grand chose de bien précis. Il hante pourtant  de son halo, le lexique qui forme la trame des discours ordinaires. S'agit- il de faire "comme si il n'y avait rien eu "? Comme si ce n'était pas grâve ? comme si le mal dont on avait souffert, ce n'était rien ? Doit-on excuser la violence sous prétexte qu'elle tient ses propres causes dans l'ignorance des êtres violents ? Combien de mes patients se sont entendus dire, à propos des maltraitances qu'ils ont subies..."Mais enfin, tu en es encore là ? Tu n'as pas pu passer à autre chose?"  ...et le pardon alors ?

    Il est vrai que nous avons une part de responsabilité dans le soulagement de la souffrance, c'est-à-dire dans notre devoir de liberté et de pouvoir, autrement il nous serait impossible de guérir de quoi que ce soit, pris dans un cercle sans choix et sans fin.

    Dans le mot pardon, il y a  "par-don", c'est "la part d'ombre que l'on donne.".....c'est une offrande à la conscience. Une fois que nous nous sommes autorisé à parler et à reconnaitre ce qui s'était passé de si terrible, pour nous et pour ces autres qui ont été les bourreaux ou victimes à leur insu, il est possible de faire don de son histoire à l'esprit de la vie, afin que cela ne se perpétue pas .

    Le pardon est compassion. Nous pouvons contempler et dire, ce en quoi nous avons été partie prenante dans cet enfer, subissant ou créant tour-à-tour nos châtiments. Cette vision des mécanismes est pardon. Il ne s'agit pas d'excuser mais de "voir". Parce que nous témoignons, nous allons au-delà de la fatalité et de la mécanicité broyante de l'histoire collective. La part d'ombre est le résidu de notre être qui doit être "sacrifié" pour une conscience supérieure, comme une vieille peau qui tombe, afin de laisser apparaitre l'être nouveau. Il n'est pas possible de muter sans prendre la responsabilité du voyage vers soi-même. Il faut assumer l'être violent ou les êtres dont on a croisé le chemin, comme celui ou ceux qui symbolisent notre énergie la plus primaire et la plus lourde, la plus brutale. Cette vieille part résiduelle demeure néanmoins, témoignage de ce qui nous singularise aujourd'hui.

     

    Assumer mais pas souscrire

         Le fait d'assumer les êtres qui firent notre ruine, ne consiste pas à les excuser, ni à penser que nous sommes responsables des maltraitances reçues. Certainement pas. Nous devons même nous en protéger.

    Comme témoin, nous pouvons accueillir cette réalité innommable et terrible pour l'inclure dans notre histoire, dans notre cheminement, comme élément de compréhension et d'éclairage . Il n'est pas possible de rejeter, ou de nier ce qui s'est passé. Assumer consiste à regarder en face  ce qui s'est passé, et ce que l'on a ressenti à cet égard, sans se leurrer sur la complexité de nos mouvements contradictoires, parfois bizarres, ambivalents et redoutables...

    Assumer consiste à échanger le rôle de victime ou de bourreau contre un rôle d'observateur détaché. Cela ne peut se faire qu'après des années de cheminement progressif et d'autorisation personnelle à exister comme à dire. L'identification au fait dêtre une victime sous-tend la proximité d'identification avec le bourreau, qui bien souvent fut victime aussi. les antagonismes naissent l'un de l'autre. La posture la plus aidante, la plus libérante est bien celle de témoin, car alors, il est envisageable de confronter les faits, les émotions traversées, comme autant d' objets relativement égaux par ailleurs, comme autant de signes à lire, non plus à condamner. Nous ne sommes plus alors obligés de nous ranger dans un camp ou un autre, perpétuant la loi de l'opposition, mais adoptons un regard qui loin de refuser sa faculté critique, en use plutôt de façon discriminante, à des fins d'accueil des choses telles quelles sont, dans la  bienveillance ouverte, plutôt que dans la fermeture du définitif. 

    Après des années d'ouverture progressive, il est possible de livrer l'idée de sa part d'ombre dans le don par les mots. "Je te pardonne" signifie, "j'ai vu la totalité de ce qui s'est passé. j'ai compris que toi aussi, tu étais en enfer, ignorant de toi-même. Rien ne peut plus m'atteindre car j'ai reconnu qu'au- delà des blessures, je suis." Je n'oublie certainement pas et jamais l'intensité de la violence à laquelle je ferme définitivement la porte, mais je ne te condamne pas à l'enfer, j'espère que tu verras clair un jour saisissant ta propre responsabilité de guérir et de don de ta part d'ombre....me voici libre même si je suis toujours blessé. Cette blessure est un rappel, qui ouvre à la vraie dimension d'aimer, et à notre devoir d'humain.

  • Dépendance affective

    Sans toi je ne sais pas exister, mais avec je suis anéanti

    L'identité vacillante

        Les personnes souffrant de dépendance affective savent combien il est douloureux d'être sans l'autre aimé, et combien il est difficile de vivre " avec", combien les séparations sont des moments d'angoisse et de déchirement, même par anticipation. La dépendance affective est la conséquence d'une projection massive, au lieu de l'autre. Cet investissement n'est pas orienté vers ce que l'Autre porte de désir singulier, ni en ce qu'il porte d'altérité insaisissable.  Il provient d' une absence, d'un trouble, d'une distance avec l'image de l'objet intérieur projeté sur l'autre, ou même parfois d'une absence d'image de soi comme identité distincte. C'est l'image manquante dont l'autre fait signe.

    L'image de l'objet n'est pas l'objet, mais pour le sujet dépendant la distinction n'est pas claire. Sans objet à saisir, qui n'est rien dautre que sa propre identité projetée vers l'extérieur, son être est en déréliction. Il est saisi.

    La déficience d'intégrité ou d'identité, l'image manquante qui marque cette relation à l'autre est marquée par l'excès. Absorbé dans l'objet a, chimère de l'avoir, objet par excellence du bouchage, sein fantasmé dans sa toute puissance absolue, tout se passe comme si le sujet n'était pas parvenu à s'extraire du fantasme maternel et qu'il se vivait toujours comme le symptôme de ce manque qu'est le désir d'enfant pour la mère. En d'autres termes, tout se passe comme si il ne pouvait exister en dehors ce cet autre qu'il imagine à l'extérieur, (mais qui se trouve en vérité au-dedans de son fantasm). Un fantasme qui finit par le mettre en esclavage de son illusoire réalité.

    Il n'est pas parvenu à se vivre comme séparé. Son identité est anéantie et confondue dans la puissance de ce sein absolu, qui s'échappe et se rapproche cruellement. Lorsque la réalité de l'autre disparait, c'est le moi qui vacille submergé par l'autre du fantasme. Les frontières du corps, elles aussi, vont et viennent dans une houle impossible à gérer. L'absence de l'autre ouvrant grand la porte à l'irruption de cet autre imaginaire, dont rien ne le sépare et qui l' englouti. Le sujet passe d'un enfer à l'autre, que celui ou celle qu'il croit aimer soit en présence ou éloigné. C'est l'être dans sa dimension unaire qui semble faire défaut. 

     

    La dépendance: notre condition primaire

    Comment la dépendance se crée t'elle ?

        La vie et le développement psychique de l'enfant sont intimement reliés à la manière dont celui-ci se sent accueilli et entendu de sa mère, puis de sa mère et son père. Il surgit du manque maternel,  puis s'en extrait progressivement, à mesure où il accède à la  parole et à la re-conaissance de l'image de son corps dans le miroir. C'est à la fois cette vision qui le comprend comme un individu séparé, et la parole qui signifie définitivement cette séparation au lieu de l'autre.  Au terme d'une nouvelle séparation, séparation d'avec des dieux intérieurs que furent les parents, il révèle ensuite son propre désir à lui, ses dieux à lui, dans la transition délicate de l'adolescence, ouvrant sa propre présence à d'autres perspectives.

    Sur ce trajet périlleux, c'est d'abord  dans la relation à la mère, en tant qu'elle n'est troublée par aucun tiers -( le père ) sous la force constructive et destructive de son regard et de son désir, que le sujet va devoir repérer, mesurer les espaces qui vont faire de lui et de sa vie d'incessants mouvements de rapprochements et d'éloignements, d'emprises et de déprises. Puis, c'est l'instance paternelle, en tant qu'elle va détourner l'attention et le désir de la mère vers le père qui, par césure va conduire le sujet à se mettre en perspective de façon "autre" justement, dans la révélation d'Autres possibles amours, d'autres voies et d'autres espaces d'identification. Menacé par cette présence phallique angoissante, le sujet est ainsi aussi poussé à se découvrir lui-même en tant que désir et, à construire son identité dans l'épreuve de la frustration et de la séparation, c'est-à dire dans la confrontation avec l'insaisissable multiplicité des facettes du réel.

    Dans ce que l'on appelle communément  l'amour, git  un noyau d'affect primaire. Ce n'est pas ce que l'amour à de plus élevé qui fait souffrir, car l'amour devenu bienveillance chaste, de part la compréhension du caractère symbolique de la castration, ne s'accapare rien, et ne considère pas uniquement l'Autre comme un objet à obtenir pour sa satisfaction ou à évincer comme une entrave. Mis à l'épreuve de la séparation, cet amour là conduit vers un au-delà, qui ouvre la solitude au champ de l'altérité sans plus masquer ou colmater le trou du réel.

    Cette  dernière conséquence souffrante de l'amour primaire tient à ce  que l'identité vacille entre attirance et rejet, saisie par l'intrusion soudaine du réel, comme trouage au lieu de la présence de l'Autre, dont on ne perçoit rien puisqu'il est fantasme, mais qui soudainement nous rappelle qu'il existe une menace séparatrice. Il vient aussi de l'inhérent cannibalisme qui subsiste en l'humain, dont il doit se prémunir lui-même, à la fois de ce qu'il fait de lui une proie, et aussi un prédateur, et à la fois de l'Autre qu'il désire incorporer comme la part la plus probante de son désir propre et comme masquage de son incapacité à être.

    Pour passer du besoin à la nécessité de bienveillance, il y a tout un chemin à faire à partir du champ symbolique, dimension dans laquelle tout être humain peut révéler et soutenir sa propre individualité. Etre en face du réel de sa solitude, de sa présence énigmatique au monde...voilà qui demande de l'apprivoisement et du "traçage.".

    Tout se passe dans la dépendance affective comme si le sujet souffrant n'avait pu passer du stade du besoin primaire, à une nécessité d'ordre symbolique. N'ayant pu établir ce passage au symbolique, il lui a été impossible de se construire en tant qu'identité, puis en tant qu'individualité, mise en perspective du singulier dans son aspect culturel. Les rapports de puissance omniprésents entre père et mère, sans compter les jeux de désirs qui entourent la vie parentale peuvent décliner à l'infini les raisons des distorsions névrotiques, qu'il revient au sujet d'éclairer par la puissance discriminante et symbolique de sa parole à condition d'avoir été entendue d'un autre. 

    Il faut laisser la place à l'expression de ce qui se situe hors symptôme, car le sujet névrosé tend à conduire le regard vers le symptôme justement, comme résistance, comme masque de ce qu'il craint de révéler à cet autre à l'extérieur de lui, mais surtout en lui.

     

    Traitement analytique de la dépendance affective

    ...une issue à l'insu du symptôme

     

        Comme je lai déjà mentionné dans un article précédent, le symptôme n'est pas "la chose à abattre" en ce sens qu'il n'est pas souffrance, mais masquage de souffrance. Le symptôme est béquille ou sparadrap visant à détourner l'attention  de ce qui est vécu comme une inadaptation au monde. Le symptôme, marque soulage ou protège. De quoi protège t'-il si ce n'est du regard....

    Dans la cure analytique, la dépendance affective est le masque d'une autre réalité qui fait trou. L'écoute flottante, le regard évasif de l'analyste permet un niveau de discours relativement "flou", distrayant le sujet de sa crainte légitime à être démasqué comme vulnérable. Les raisons profondes et mal entendues qui ont concouru à manquer ce passage où l'identité s'éprouve dans la castration comme individualité, doivent être librement laissées à l'élaboration de la récapitulation spontanée et le respect de ses ordres particuliers.

    La preignance de la mère et de "l'un" mis pour seul idéal à atteindre et maintenir à tout prix, ne permet aucune ouverture justement sur la différenciation nécessaire à toute relation à l'autre. Ce bouchage interdit l'individuation, qui est reconnaissance de sa propre altérité, inventive à chaque instant, à l'épreuve de la solitude.

    La sexualité doit aussi être rétablie dans sa fonction, non seulement reproductrice mais symbolique et symboligène d'altérité, en ce sens que dans sa puissante injonction, elle conduit justement vers ce que l'on craint de rencontrer en soi-même.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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